vendredi 13 janvier 2012

Jeanne d'Arc et l'Inquisition. Le Procès

Un extrait du livre :





En 1429, dès le lendemain du sacre de Charles VII à Reims, les Français poursuivent leur inéluctable progression sur Paris. Déjà les premiers combats s’engagent aux pieds des fossés entourant la capitale dont les soldats Bourguignons ne semblent pas absolument résolus à les défendre. En effet, le Duc de Bourgogne — grand-père du futur Charles Quint — est maître de la cité. Cousin du roi, mais allié des Anglais, il oscille entre de vigoureuses déterminations guerrières et d’habiles manœuvres diplomatiques rendant son ralliement indispensable à l’un et l’autre belligérants. Paris, certes, n’allait pas se rendre. Mais le Duc de Bourgogne n’allait pas poursuivre longtemps la guerre aux côtés des Anglais…
C’est sur ce modus vivendi négocié avec son parent que Charles VII ordonne à ses troupes de cesser provisoirement les combats à l’approche de l’hiver. Les bataillons d’avant-gardes engagés contre Paris, commandés par Jehanne, battent retraite et regagnent l’armée qui se replie vers le Sud.
Pendant ce temps, fidèle à l’Angleterre, Pierre Cauchon se trouve déchu : ayant fuit Reims, diocèse dont il avait la charge, il se fait nommer à Beauvais, grande ville du Nord sous le solide contrôle du régent Bedford. Une aigreur toute personnelle ronge son âme à l’encontre de Charles VII venu se faire couronner dans sa cathédrale. Mais plus encore hait-il la femme l’ayant chassé de son prestigieux évêché. Aussi, dès qu’il apprend la capture de la Pucelle par les hommes du duc du Luxembourg à Compiègne, fait-il immédiatement prévaloir ses exigences.
Les historiens ont étudié la question de droit. Quicherat souligne que la Libératrice d’Orléans n’aurait jamais dû être soumise à quelque procès que ce soit : d’une part, vice de forme. Les juridictions de Compiègne et de Beauvais ne se confondant pas, elle ne pouvait relever d’un tribunal qui siégeait à… Rouen. D’autre part, le statut de la prisonnière : elle venait d’être anoblie par Charles VII. Cette noblesse nouvellement acquise n’interdisait pas son déferrement devant l’Inquisition, mais elle aurait dû inspirer une tout autre issue. Comme c’en était l’usage lors de la capture de prisonniers, elle aurait dû servir d’otage contre le paiement d’une rançon, tractation qui sembla, un temps, s’engager entre les Bourguignons qui la détenaient et le roi de France qui désirait la racheter. Mais la soudaine intervention de l’Evêque, incongrue au regard du droit, donna à l’affaire une tournure inattendue.
De quelle légitimité Beauvais s’estime-t-il investi quand il réclame la livraison de la captive et son transfert à Rouen ? Des règles strictes organisaient le fonctionnement de la justice inquisitoriale qui rendaient impossible, du moins en théorie, toute confusion de compétence. Malgré les arguments discutables qu’il avance, l’Evêque obtient satisfaction. Ses interlocuteurs cèdent : qui aurait tenté de polémiquer avec Cauchon ? Sa notoriété, appuyée sur la puissance anglaise, lui conférait une influence démesurée. Il étendait, non en droit, mais dans les faits, son domaine juridictionnel aussi loin que son autorité personnelle pouvait s’étendre, c’est-à-dire au moins jusqu’à Rome. N’ayant de compte à rendre à personne, pas même au Pape Eugène IV dont il était l’ennemi personnel, il pouvait en toute liberté inquiéter qui que ce soit — y compris l’Inquisiteur Jean Lemaître — sans qu’il n’existât aucune forme de recours remettant en cause l’exercice de son absolutisme. Investi d’un pouvoir illimité et se réclamant de l’infaillibilité divine — qu’il contestait au souverain pontife —, Cauchon offre l’image-archétype du procureur suprême, accusateur surpuissant instruisant à charge dont le spectre hantera la justice française jusqu’à une époque très contemporaine : qu’il nous suffise d’observer le statut du Juge d’instruction, tel qu’il est resté en vigueur, en France, jusqu’à la fin des premières années du XXIème siècle ! Ce magistrat indépendant, pilier d’un système autocratique, n’agissait sous aucun contrôle. Selon son bon vouloir, il pouvait ordonner la séquestration de tout individu lui paraissant suspect, sans que l’apport de preuves ne soit nécessaire. Seule la réforme volontariste et musclée — décriée par les intéressés — imposée par la Cour européenne des droits de l’Homme et mise en œuvre par le politique en 2010 viendra à bout de cet héritage des mœurs médiévales. L’instructeur, désormais, voit sa puissance circonscrite, n’étant plus le seul juge décisionnaire. D’autres juristes, dont le Juge des Libertés, nommés à égalité de pouvoir, veillent à garantir l’équilibre entre accusation, défense et droits de la personne…

234 pages.

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